Cécile Le Talec

par Léa Bismuth
Documents d'artistes Centre-Val de Loire
mars 2026

La vibration du monde

Cécile Le Talec est à la fois exploratrice et expérimentatrice. Depuis plus de trente ans, elle voyage, filme, enregistre, modèle des matières, afin de dévoiler leurs capacités inouïes, jamais entendues, vues et perçues. Il s’agit pour elle « d’inventer un trésor ». Dès lors, l’acte artistique se fait aventure, découverte de passages invisibles entre les formes et les sens. Tout commence au début des années 1990 au Centre Saint Charles à Paris (actuellement l’Ecole des Arts de la Sorbonne), alors un véritable laboratoire pédagogique, où l’artiste découvre notamment les œuvres de Iannis Xenakis et John Cage, tout en étudiant les arts asiatiques et l’anthropologie. Cette alliance pluridisciplinaire ne la quittera pas et nourrira ses recherches sur le son comme matière sculpturale, à la fois visuelle et temporelle.

Voir le son

À travers une multiplicité de formes, la démarche se fonde sur une faculté synesthésique consistant à faire passer des énergies d’un sens à l’autre, mais aussi d’un support à l’autre. L’enjeu réside dans la qualité médiumnique d’une matière première, sa charge sensorielle, mesurable au degré de transmission qu’elle contient, et à la manière dont elle peut se déplacer : le son devient image, la langue musique, l’espace expérience. Cécile Le Talec aime à parler d’ « équivalences impossibles » lorsqu’un paysage devient acoustique, ou encore lors de transcriptions langagières. Employer le terme médiumnique permet de souligner la plasticité même des modes d’être artistiques, leurs mutations d’un médium à l’autre — à l’instar des pratiques chamaniques intercesseuses, naviguant librement entre les mondes et les états de la matière.

Une grande partie du travail consiste à donner à voir la matière vibrante et sonore : celle du chant des oiseaux ou des fréquences musicales. C’est en poussant la réflexion que cela mène l’artiste, au début des années 2000, sur le terrain ethnographique, à la recherche des langues sifflées, une pratique langagière utilisée par 48 communautés dans le monde et aujourd’hui inscrite sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Lorsque Cécile Le Talec découvre ce mode de communication, le rapport entre langue, parole et musicalité se dialectise plastiquement. De nombreux voyages auront lieu, à la rencontre de langues non verbales, en harmonie avec l’environnement : aux Iles Canaries (La Gomera), Mexique (État de Oaxaca), Chine (Province de Guizhou), Japon (Naruto), Maroc (Haut-Atlas), Sibérie (République de Touva), et Inde.

Le mot partition incarne l’épine dorsale de l’œuvre tant il donne à saisir au plus juste l’idée de transcription écrite et dessinée de la musique. Sur les différentes portées qui la composent, s’ouvre un champ infini de possibilités, déjouant les limites de la feuille pour démesurément ouvrir l’espace. Cécile Le Talec réalise ainsi des dessins-partitions, à l’encre et à la plume, pour des symphonies qui ne seront jamais jouées, mais qui portent en elles la puissance orchestrale de tout un imaginaire retentissant de cordes et de souffles, d’aigus et de graves, d’accords et de dissonances. Certaines pièces vidéo poussent très loin cette logique : dans Fugue – les claviers (2014), les mains d’un pianiste, recouvertes d’une peinture blanche, jouent des airs de Bach, Ravel ou Reich sur un piano fantôme tout en déposant sur un fond obscur la trace de leur passage. Le rythme se fait dripping. La partition est alors en négatif et en mouvement.

Écouter le paysage

Panoramique polyphonique (2011) est une œuvre charnière dans la trajectoire de l’artiste. Conçue pour la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson, cette œuvre installatoire à échelle humaine invite à pénétrer un monde peuplé de chants d’oiseaux et de paroles sifflées, dont la présence se manifeste de manière à la fois auditive et visuelle, l’œuvre devenant un paysage spectrographique tissé. En créant ainsi la première tapisserie sonore au monde, un délicat hommage aux oiseaux présents sur les tapisseries depuis le XVI ème siècle est rendu, tout en offrant une écoute à travers les siècles. La posture est ici fondamentalement écologique, prenant acte du milieu, tout comme de l’enchevêtrement des espèces et de l’entrelacs symbiotiques permettant à la vie de se maintenir.

Se promenant en forêt de Sologne où elle vit, l’artiste écoute aussi la croissance des fleurs, et rencontre des pierres avec lesquelles une véritable conversation s’engage. En étudiant leurs lignes, leurs reliefs et leurs aspérités, et au moyen de spectrogrammes, elle leur prête une voix. Le paysage tout entier se fait surface d’écoute et traversée sonore. Ces pierres évoquent l’art traditionnel japonais des Suiseki, ces pierres travaillées par l’eau et le temps et dont l’aspect révèle des mondes symboliques. De même, c’est encore au Japon que Cécile Le Talec réalise Vortex Sound (2015) dans lequel la mer est l’actrice centrale et tourbillonnante : filmée à Naruto, l’océan chante, éructe, siffle, tel un instrument musical incontrôlable et fougueux, nous entraînant dans son maelström. C’est ici la puissance et la violence incantatoire des éléments qui entraîne l’artiste dans le vortex, « dans le tympan du tourbillon », à la recherche de « la voix du Pacifique », comme elle le dit. A l’instar de son dernier film réalisé dans le Salin des Pesquiers à Hyères (Crystal Rhapsodie, 2025), où la surface aqueuse et saline de la Terre se transforme en une immense toile abstraite, aux circonvolutions cristallisées.

Tisser le ciel

En effet, le sol aussi peut devenir le théâtre d’une immense partition. C’est l’entreprise qui a été celle de l’installation Partitions silencieuses (2020), réalisée in situ sous la grande verrière du centre d’art les Tanneries. Cette fois, ce sont les motifs berbères, ornementaux et géométriques, travaillés par les tisserandes du Haut-Atlas marocain qui ont été source d’inspiration. Ces motifs seraient aussi un langage secret dont la tradition se perpétuerait entre femmes, de génération en génération. Sur un immense tapis de sable blanc (de 50m de long sur 5m de large), le langage crypté se déploie, alors que les pictogrammes apparaissent, inscrits au pigment noir de vigne. Tout autour, une matière sonore non identifiée et obtenue grâce à des enregistrements, sert de base à la composition. À la croisée de la langue, de l’écriture et de la partition, se trouve donc le tissage considéré comme texte, c’est-à-dire tissu de sens possédant une forme propre. C’est donc tout naturellement que la suite a consisté en un tapis tissé par ces mêmes communautés de femmes berbères et présenté en 2022 au centre d’art Le Quadrilatère de Beauvais : là, les visiteurs sont invités à vivre l’œuvre en s’allongeant sur la masse de laine moelleuse, afin d’écouter le son émanant de cette surface pulsatile. 

Dans ses dernières œuvres, le tissage prend une dimension cosmique puisqu’il s’agit d’établir une équivalence entre les motifs des tapis berbères et la carte du ciel : toujours avec la même approche poétique et synthétique, Cécile Le Talec propose  ainsi un dispositif à partir des neuf constellations portant des noms d’oiseaux. Celle de l’Aigle, tout particulièrement, ouvre ses ailes entre ses mains, dans ses paumes dirigées vers la voûte céleste. 

Pour une énième correspondance magnifiant le réel sans pour autant le sublimer, c’est-à-dire en restant au plus près des usagères et usagers de l’immense partition vibratoire du monde. 

Biographie de l'auteur·e

Léa Bismuth est docteure en théorie de l’art (EHESS), critique d’art, curatrice indépendante, enseignante en esthétique et art contemporain dans le supérieur. En tant qu’essayiste, elle a publié L’Art de passer à l’acte (Éd. des Presses Universitaires de France, Coll. Perspectives critiques, 2024), et Etoiles communes - vers une écologie cosmique (Actes Sud, 2026). En 2026, elle sera notamment commissaire de l’exposition des diplômé·es de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles.

Naruto WWS, 2015.
Film 15 minutes.
Composition sonore : Jean-Yves Bosseur.
Capture d'écran.
© Cécile Le Talec © Adagp, Paris
Fugue – les claviers, 2014.
Film, écran noir tendu sur châssis, vidéo noir et blanc muette 3' en boucle, vidéo projecteur, 120 x 250 cm.
Capture d'écran.
© Cécile Le Talec © Adagp, Paris
Panoramique polyphonique, 2011-2013.
Dispositif sonore, détecteur de présence, diodes, haut-parleurs, bande son 6' en boucle, laine, soie, fil de bambou, coton tissé recto-verso, et structure en métal. Diamètre 220 cm.
Grand Prix de la Cité Internationale de la Tapisserie et de l'Art tissé.
Réalisé par l'atelier A2 Aubusson. Vue de l'exposition collective Fiber visions, Hangzhou Triennal of Fiber Art, Zhejiang Art Museum, Hangzhou, Chine, 2013.
© Cécile Le Talec © Adagp, Paris
Cristal Rhapsodie, 2025.
Film 10 minutes.
Girelle production.
Réalisatrices : Cécile Le Talec & Marine De Contes.
Composition sonore : Simone Aubert Version 1 et André Serre-Milan Version 2.
Capture d'écran.
© Cécile Le Talec © Adagp, Paris
Atlas des partitions silencieuses, 2020.
Installation sonore, tapis de sable blanc, pigment noir, bordure métallique, haut-parleurs et amplificateurs, 5000 x 500 x 5 cm.
Vue de l'exposition personnelle Atlas/Partitions silencieuses, Les Tanneries, Amilly, 2020, commissaire Éric Degoutte.
© Cécile Le Talec © Adagp, Paris
Atlas, partitions tissées, 2022.
Protocole de production, système d'amplification sonore, haut-parleurs, lecteur de carte SD, socle et composition sonore de 7', 300 x 400 x 30 cm.
Vue de l'exposition personnelle Échos, Le Quadrilatère, Beauvais, 2022, commissaire Lucy Hofbauer.
© Cécile Le Talec © Adagp, Paris
Constellations au creux de la main, 2025.
Photographie 50 cm x 75 cm.
© Cécile Le Talec © Adagp, Paris