Camille Lavaud Benito

par Camille de Singly
Documents d'artistes Nouvelle-Aquitaine
mars 2026

L’écran coloré de nos jours

Peintre, plasticienne, illustratrice, autrice de bande dessinée, aspirante réalisatrice, Camille Lavaud Benito est une artiste inclassable et en constante mue1. Dans sa pratique et son œuvre, le dessin est premier ; « je pense en dessin » confiait-elle ainsi récemment2. « Le dessin relève d’un rapport fusionnel, presque amoureux. Il est ritualisé, quotidien3. » Et il est présent dans les esquisses comme dans les formes finies, qu’elles soient affiches, bandes dessinées ou journaux. 

Tôt sensible à la question de la mémoire4, Camille Lavaud Benito développe au mitan des années 2000-2010 une recherche autour de son cercle familial et amical proche. Son arrière-grand-père Faustino Benito, immigré espagnol, et son grand-père Julien Benito5, y sont des figures de référence. Autodidacte, lecteur insatiable, capitaine d’un bibliobus rempli de livres populaires en tout genre (du polar au roman à l’eau de rose, croisant les plumes d’Alexandre Dumas, d’André Malraux ou encore d’Ange Bastiani), tapissier, ingénieux bricoleur, concepteur et fabricant de meubles révolutionnaires, Julian Benito était un fan de la première heure des dessins de sa petite-fille qu’il a encouragée avec ferveur à dessiner6. Il lui a raconté des histoires étranges, mystérieuses, féconde matière pour ses histoires à venir. Camille Benito Lavaud l’analyse aujourd’hui : « À cet instant-là, la famille – ma famille – devient un véritable sujet de travail : chacun de ses protagonistes se transforme en une entité à explorer, à décortiquer par le prisme de la mémoire. Le sujet mémoriel, la mémoire envisagée comme une matière malléable que l’on tord et retravaille, s’impose alors naturellement. Il donne naissance à des récits de vies ordinaires, des récits du commun des mortels, attentifs à ce dont on se souvient autant qu’à ce qui se dérobe, s’efface ou demeure absent7. » De nombreuses œuvres sont associées à cette recherche ; et Camille Lavaud Benito travaille actuellement à un album sur cette question mémorielle et familiale qui paraîtra chez Casterman en 2027. 

Compulsant des documents oubliés dans des archives choisies et chéries, qu’elles soient intimes et familiales, ou consacrées à des inconnu·es8, lisant aussi toutes les ressources contemporaines disponibles, Camille Lavaud Benito mène des enquêtes minutieuses et érudites qui la rapprochent de l’historien, du chercheur, de l’enquêteur9. Elle y découvre des parcours cachés, des connexions oubliées et inédites. De cette recherche tout à la fois laborieuse et jouissive, elle tire des « récits multiples, construits simultanément, et qui se répondent, tels des vases communicants10. » Ils se rejoignent dans des galeries de personnages et des parcours de vie, associés à des lieux, à une géographie, figurées dans des cahiers de notes luxuriants. Toujours touffues, ses histoires – ses exofictions – tissent de singulières épaisseurs du dessous, s’ancrant en de savantes racines. C’est cette « vie souterraine » qui l’anime, dans toutes les arborescences de ses récits, au point qu’elle a donné ce nom à un projet de film, en 201711, et à sa première bande dessinée, publiée par les Requins Marteaux en 2021 (Fauve Révélation au festival d’Angoulême en 2022). Elle en dessine la suite aujourd’hui ; ce sera Les Silencieux, publié en septembre 2026.

Dans son œuvre, les liens entre bandes dessinées et cinéma sont très fertiles. « Quand je fais des bandes dessinées, je les pense comme des films12 », explique-t-elle ainsi. Elle envisage l’affiche de cinéma comme la « première étape d’une ‘ébauche dessinée synthétique’ d’un sujet donné ». « Elle devient l’incarnation graphique de l’intermédialité, symbole de génétiques textuelles à l’œuvre entre arts graphiques, cinéma et littérature. » Camille Lavaud Benito poursuit :  

« Cette intermédialité se donne à voir, pour moi, comme une ‘zone de fictionnalité’, un ‘non-lieu artistique’ : un espace de circulation où s’opèrent allers-retours et bifurcations des sujets. Voilà plus de dix ans (j’ai commencé les affiches en 2013) que mes questionnements s’ancrent dans une perpétuelle recherche d’histoires du commun et d’histoire avec un grand h, dans un ‘non-lieu artistique’ (non péjoratif) que je me suis créé entre le dessin dit contemporain et l’édition. C’est une zone où la production en tant que telle n’est que recherche13. »

Cette intermédialité trouve des échos dans son impressionnante culture visuelle, qui constitue une source inépuisable et constamment enrichie de ses formes plastiques : « une banque de films, une soixantaine de films dont j’aime l’esthétique et que je connais par cœur, et [qui] pourrait être une partition cinématographique14 », de très nombreuses archives de presse cinématographique, ou encore des peintures et des albums et des revues de bande dessinée. L’artiste y prélève des motifs, des attitudes, des palettes colorées vives et singulières.

Camille Lavaud Benito offre ainsi à ses spectateurs et à ses lecteurs des promenades intellectuelles et sensibles dans le monde d’avant, d’ailleurs, d’aujourd’hui. Des promenades ouvertes où l’on s’attache, avide et (é)perdu, à ressaisir le monde riche des mille et un méandres de ses forces obscures.



Notes :

1 Citons à ce titre Manuel Pomar : « Camille Lavaud avance à contre-courant et construit patiemment et avec abnégation une œuvre singulière. » (« Camille Lavaud, la commune », site Documents d’artistes Nouvelle-Aquitaine, 2020).

2 Entretien du 4 août 2025.

3 Notes envoyées par Camille Lavaud Benito par mail le 20 décembre 2025.

4 Sa première série de dessins s’intitule ainsi « La mémoire cornée » (2015).

5 Dont elle a en repris le nom récemment, en l’ajoutant au sien.

6« Il me disait : ‘Il faut que tu dessines Picasso’. Il vivait dans un appartement minuscule, et dès que je faisais un dessin, il l’accrochait au mur. Il y en avait une accumulation énorme, au bout de quelques années. Cela créait des histoires dans les histoires. » (Entretien du 4 août 2025). L’artiste revient aujourd’hui sur « l'importance de cette vision d'accumulation de dessin au fil des années sur ce mur, qui a probablement marqué [sa] pratique du dessin, dans la même accumulation, l’obsession du dessin multiple. » (mail du 7 janvier 2026).

7 Notes envoyées par Camille Lavaud Benito par mail le 20 décembre 2025.

8 On citera les archives départementales de Dordogne, celles de Gironde, ainsi que les archives de la Cinémathèque et celles de la Police à Paris, notamment.

9« L’anti-enquête » au long cours menée par l'ancien journaliste de France Inter Cerno (Julien Cernobori) sur Jean-Thierry Mathurin et l’affaire Thierry Paulin est, pour elle, un modèle du genre.

10 Notes envoyées par mail le 20 décembre 2025. Dans cette multiplication de récit en miroir, l’artiste décèle aussi une véritable « recette de travail », qui construit son « jeu narratif ».

11 Et à un vrai-court métrage, diffusé ici.

12 Entretien du 4 août 2025.

13 Note envoyée par Camille Lavaud Benito le 20 décembre 2025.

14 Entretien du 4 août 2025. Elle précise : « quand je faisais Le Mystère Cézanne, il y a une scène avec un homme qui grimpe à une fenêtre. J’ai épluché tous les films pour retrouver une scène identique. »

En complément

Texte produit par le Réseau documents d'artistes avec le soutien du Cnap, 2026.

Biographie de l'auteur·e

Docteure en histoire de l’art contemporain et diplômée de l’École du Louvre et d’études supérieures en muséologie, Camille de Singly est professeure à l’école supérieure des beaux-arts de Bordeaux où elle enseigne l’histoire du design et l’histoire de la bande dessinée, et chercheuse associée au laboratoire ARTES (Pessac). Elle est aussi curatrice et critique d’art.

Camille Lavaud Benito chez elle, Eymet, 25 août 2025 © droits réservés
La Montre de Jeanne, 2015 (Planche 1) - issue de La mémoire cornée
Encre de Chine et pointe 0,3 sur papier, 31,23 x 43 cm
© Camille Lavaud Benito © Adagp, Paris
Photographies des meubles créés par Julien Benito manipulées par Camille Lavaud Benito, Eymet, 25 août 2025. © droits réservés
Camille Lavaud Benito, Les mauvaises filles du château de Cadillac, cahier préparatoire, photographié à Eymet le 28 octobre 2025. © droits réservés
La vie souterraine, 2021
Bande dessinée, 23 x 32,5 cm, 96 pages
Éditions Les requins marteaux, Bordeaux
Fauve Révélation du Festival d’Angoulême 2022
© Camille Lavaud Benito © Adagp, Paris
La vie souterraine - Carnet de recherche 2019 (extrait)
Pointe 0,3 sur papier, encre de chine, stylo bille, 19 x 25 cm
© Camille Lavaud Benito © Adagp, Paris
La vie souterraine, 2017. © Camille Lavaud Benito © Adagp, Paris
Photographie du tournage © Crédits photographiques : Elsa Emilie Martin
Les silencieux - Carnet de recherche 2024 (extrait)
Pointe 0,3 sur papier, encre de chine, stylo à bille, 19 x 25 cm
Recherches pour un projet de bande dessinée
© Camille Lavaud Benito © Adagp, Paris
Camille Lavaud Benito, Le Mystère Cézanne. L’ombre du doute, Rencontres du 9e art, Aix-en-Provence, 2025 à côté de « Guy l'Intrépide » de A. M. Capella et Roger Burty qui paraît dans un numéro de L’Intrépide des années 1950. Eymet, 25 août 2025. © droits réservés