Le geste manquant
Silence
Silence.
Hessie sort du silence.
Comme saisie par l’urgence de la fin imminente, Hessie déroule le fil de ses pensées et de ses souvenirs après des décennies passées à cultiver le mystère et l’anonymat.
Silence.
Hessie nous fait cadeau de sa parole.
Silence est le titre choisi par l’artiste Perrine Lacroix pour son film-portrait de Hessie tourné au printemps 2016. Fruit de leur amitié complice, ce portrait intime et poétique dévoile l’artiste, chez elle, dans le Moulin d’Hérouval, comme enveloppée par la nature de son jardin. Le bruit du vent dans les feuilles des arbres qui dansent et les chants des oiseaux semblent bercer les mots de Hessie. Conçu sous forme de diptyque, le film de Perrine Lacroix réunit dans une même vision la parole et le monde de Hessie, le champ et le contrechamp de son univers : un plan fixe sur l’artiste et à sa droite, des images en mouvement dans la maison et le jardin du Moulin transformé en atelier à la fin des années 1960 par Hessie et son mari, le peintre Dado. La caméra parcourt ce lieu de vie et de création, qui a vu grandir leurs cinq enfants, et où se sont croisés des écrivains, des critiques d’art, des collectionneurs ou encore des artistes comme Mythia Kolesar. C’est d’ailleurs en découvrant le film réalisé par cette dernière, Transe-perce Survie (1974), que Perrine Lacroix a l’idée de créer une suite à ce portrait expérimental. Le court-métrage réalisé en 1974 par l’artiste et cinéaste slovaque montre Hessie dans son jardin, entourée de ses enfants, coiffée d’un turban et d’un masque, armée de fils et d’aiguilles tissant ses vêtements ou créant une cage grillagée pour ses poules naines… Les films de Mythia et de Perrine se répondent avec beaucoup de beauté, d’amitié et de générosité. Dans ces deux films, le paysage du moulin forme un écrin poétique et envoûtant, nous aidant à mieux comprendre les œuvres tissées par Hessie.
Silence.
Hessie explique avoir longtemps « ruminé » avant de décider que c’était le tissu et le fil. L’inspiration lui serait venue en découvrant, dans une exposition au Musée des Arts Décoratifs de Paris, une chaussette blanche reprisée par un moine.
« Voir cette chaussette, qu’un moine a réparé, recousu, lui tout seul… J’étais tellement fascinée (…) par le fait qu’une chose ordinaire devenait énorme. »
J’ai longtemps cherché cette fameuse chaussette, mais sans succès. Et c’est finalement, quand je ne la cherchais plus, qu’elle m’est apparue. Alors que je parcourais au printemps 2024 le catalogue de l’exposition Artiste/Artisan ?1, surgit au détour de la page 44, une paire de chaussettes rapiécées.
Silence.
Un sentiment mêlé d’émotion et de fascination me saisit.
Ces chaussettes sont définitivement extraordinaires.
Extraordinaires de modestie et de préciosité.
Ces chaussettes ont été réparées, recousues tant de fois, non pas par un moine, mais par une carmélite2 qui s’est consacrée toute sa vie au travail manuel, à la prière et au… silence.
Silence.
Apparition.
Je vois le silence.
Est-ce même possible de le voir le silence ?
Pourtant, c’est bien le silence qui semble émaner de ces chaussettes et des points de couture qui les parcourent. Ces chaussettes « rapetassées » illustrent un texte du critique d’art japonais Sōetsu Yanagi3 intitulé L’artisan méconnu. Pour ce maître du mingei – un mouvement artistique japonais de l’art populaire – la beauté de l’artisanat naît de l’usage et de l’intime. Une beauté de l’usage, de l’intime et du silence qui me fascine et me trouble, comme si ces chaussettes me révélaient les secrets du geste originel. Du geste manquant.
Silence.
Point
Point de couture. Point de suture. Point de rustine.
Rapiécer, raccommoder, rapetasser, rafistoler, rustiner.
Pour réparer, relier, nouer, unir.
Unis pour la vie4.
La rustine est au cœur du dernier projet de Perrine Lacroix, réalisé dans le cadre d’une résidence dans les établissements Rustin. L’artiste s’est ainsi intéressée à l’histoire de la Rustine brevetée en 1922 par Louis Rustin : un point de caoutchouc fixé tel un pansement sur les chambres à air percées. Un petit point modeste mais révolutionnaire. Armée de son appareil photographique, l’artiste arpente l’usine, découvre les machines séculaires, observe la chorégraphie des gestes répétés, transmis, transformés au fil des siècles. Elle photographie les gants de travail échoués à la fin de la journée comme des sculptures façonnées par l’empreinte d’un geste précis, habitées par la mémoire d’un corps. En fonction des machines, les gestes sculptent des formes différentes. Ces gants de protection racontent ainsi les histoires des savoir-faire et des techniques. En regardant cette série des Gants (2025), me reviennent en mémoire les mots du philosophe Gilbert Simondon : « ce qui réside dans les machines, c’est la réalité humaine, le geste humain figé et cristallisé en structure qui fonctionne »5. C’est comme si Perrine Lacroix nous révélait un geste manquant : du geste artisanal au geste mécanique ; de la main à la machine. Dans Jacquard (2025), une suspension en caoutchouc rouge découpée par jet d’eau, l’artiste trace les motifs codés d’une carte Jacquard6, du nom de l’inventeur du premier métier à tisser mécanique programmable en 1801. Une carte Jacquard ou carte perforée est un morceau de carton fin mais rigide dont la surface porte le code d’un motif qui peut être lu par un dispositif repérant la présence ou l’absence de trou. Dans Jacquard (2025), c’est ainsi le code qui devient le motif central de l’œuvre, révélant le geste manquant de la traduction : du trait au code au point. Les cartes perforées réalisées par des ouvrières traduisent les dessins en code pour guider les crochets du métier à tisser qui soulèvent les fils de chaînes, révolutionnant la production textile mais aussi l’informatique. En effet, les cartes perforées sont les ancêtres des cartes mémoires de masse utilisées dans la préhistoire de l’informatique. D’ailleurs le mot rustiner est aussi utilisé pour désigner une correction provisoire sur un logiciel. Du point de couture au code informatique en passant par la rustine, il n’y a décidément qu’un point.
Silence.
Point.
Code.
Armure
Je repense aux petites chaussettes rapiécées par une carmélite à l’aide de points de couture qui forment une grille, répétitive, obsédante. Oscillant entre le conceptuel et le sensuel, le visuel et le tactile, la grille constitue un des motifs emblématiques du 20e siècle exploré par Piet Mondrian, Franck Stella, Agnès Martin, Annie Albers ou encore… Hessie.
Silence
Dans la terminologie du tissage, la grille est appelée armure. Cette forme originelle apparaît dès le néolithique, pour fabriquer des tissus, des paniers, des objets utilitaires, de protection et de survie. Pour l’architecte et critique d’art allemand Gottfried Semper (1803-1879) l’armure serait à l’origine de toute forme d’art. De ce croisement de fils de chaînes verticaux et de fils de trame horizontaux découleraient donc toutes les autres formes d’art, mais aussi les technologies les plus avancées. En ce sens, le tissage est à la fois ancestral et futuriste8. Dans ses récentes installations et performances, l’artiste chercheuse Cécile Babiole explore les liens multiples qu’entrelacent le tissage et le calcul, le textile et la technologie. Cette artiste visuelle et sonore, pionnière des arts électroniques et numériques, s’est prise de passion pour le tissage. Jouant avec les potentialités algorithmiques de ce dernier, elle met en lumière les codes des techniques textiles qu’elle se plaît à détourner pour réaliser des tissages sonores comme dans Loops of the Loom (2024). Signifiant « boucles de métier à tisser », Loops of the Loom (2024) se propose de faire parler le tissage, de faire entendre le code entrelacé dans l’armure : grille mythique, ancestrale, originelle. En lieu et place de fils textiles classiques (coton, laine…) l’artiste crée des armures avec des fils électriques, plus exactement des câbles audios, à travers lesquels elle transmet le son des motifs tissés.
Silence.
Le tissage parle.
« J’aime imaginer le flux invisible d’électrons qui innerve les pièces tissées et les rend pour ainsi dire habitées. »
Loop ou boucle en français est à entendre au sens informatique du terme comme une boucle de programmation. L’armure en tant que motif de trame et de chaîne, en dessous et au-dessus, verticalement et horizontalement, dessine un code, un algorithme que Cécile Babiole s’amuse à interpréter comme une partition de séquences rythmiques. Ainsi à partir des trois armures de base que sont la toile, le sergé, le satin et leurs variantes, l’artiste convertit le motif visuel de la grille en motif sonore. Les séquences rythmiques sont réalisées à partir d'échantillons de la voix de l'artiste : bruits de bouche, onomatopées, chuchotements… Par exemple dans Sergé pressé le son décrit fil après fil l'algorithme de tissage : couleur de fil, dessous, dessus... Entièrement tissée à la main la série Loops of the loom (2024) révèle la technicité du tissage, l’affirmant comme une forme de programmation. Avec malice, Cécile Baiole subvertit les stéréotypes qui ont longtemps marginalisé les arts textiles comme pratiques féminines.
Donc domestiques.
Donc pas savantes.
Or le tissage est à la fois support et symbole, motif et code, matière et algorithme. Cécile Babiole bouleverse cet imaginaire en donnant à voir et à entendre les liens entre l’archéologie des ordinateurs et l’histoire du tissage. Une histoire racontée dans Radio TXT (2024) : un poste radio est intégré à un tissage dont les fils de chaînes sont en cuivre. Ces derniers constituent l’antenne de la radio, qui diffuse sous forme de brèves, différents thèmes en rapport avec le textile. Là encore, c’est la voix de l’artiste qui se fait entendre et qui nous raconte les liens entre le textile et le langage ; le textile et le texte ; le textile et l’informatique. D’ailleurs, l’artiste confie s’être beaucoup inspirée des mémoires magnétiques à tores de ferrite tissées à la main, composées de petits anneaux de ferrite traversés par des fils qui permettaient d'écrire et de lire des informations. Ces mémoires magnétiques étaient utilisées pour la mémoire vive des ordinateurs de 1955 à 1975. Par exemple, l’ordinateur de bord de la mission spatiale Appollo 11, qui est allée sur la lune en 1969, comportait une mémoire tissée à la main pour stocker les données et les programmes.
Silence.
Point.
Lune.
Je repense aux petites chaussettes rapiécées par une carmélite dans le recueillement et le silence.
Silence
Hessie avait raison.
Ces chaussettes sont définitivement extraordinaires.
Silence.
J’ai trouvé le geste manquant.
Il est allé sur la lune.
Notes :
1 Artiste/Artisan ? exposition présentée au Musée des Arts Décoratifs du 23 mai au 5 septembre 1977
2 Une religieuse de l’ordre du Carmel.
3 Sōetsu Yanagi (1889-1931) est un penseur, critique d’art et collectionneur japonais, grand défenseur de l’art populaire, en particulier coréen.
4 Slogan de la Rustine depuis 1922 et titre de l’édition qui accompagne la restitution de résidence de Perrine Lacroix dans les établissements Rustin, dans la Sarthe, grâce au dispositif Résidence d’artiste en entreprise.
5 Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, 1958, Paris, éd. Aubier, p. 12
6 Joseph-Marie Jacquard met au point avec le menuisier Jean-Antoine Breton, le métier à tisser Jacquard, premier système mécanique programmable à cartes perforées.
7 Kuo Michelle, “Textility and Technology”, in Woven Histories: Textiles and Modern Abstraction, p. 238
Texte produit par le Réseau documents d’artistes, 2026.
Production : Les Abattoirs, Musée - Frac Occitanie Toulouse
Voir le film
Ensemble de pièces tissées sonores dont la grille du tissage est interprétée comme une partition musicale
Cadre en bois, câble audio, lecteurs audio, amplificateurs, haut-parleurs
Vues de l'exposition personnelle Loops of the Loom, Musée des Tapisseries à Aix-en-Provence, 2024
Photos © Luce Moreau
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