Bretagne

Yves Picquet

Né⋅e en 1942

Vit et travaille à Plouédern

« La peinture est toujours passée couche par couche. C’est une chose fondamentale qui ne souffre pas d’exception. (…) Le mouvement a toujours croisé sa propre trace quelque part. » Per Kirkeby.

Peinture traversée

On pourrait postuler qu’Yves Picquet travaille la peinture comme prolongement d’une réflexion sur la sérigraphie, son métier depuis 1975. Avant lui, Rauschenberg ou Warhol avaient déjà invité l’univers de l’image imprimée à prendre ses aises dans l’espace du tableau. Ailleurs, Gerhard Richter tentait de faire des photographies par un autre moyen.

La peinture, au XXe siècle, s’est vue traversée en tous sens. Chez Yves Picquet, la sérigraphie hante la pratique picturale en des régions précises : le recouvrement, la sérialité, et la transparence relative. En sérigraphie, on ne cache jamais ce qui est en dessous, les couches inférieures viennent toujours, subtilement, nourrir les couches supérieures. Ces questions — l’oblitération, le recouvrement, la saturation, le dévoilement — sont des invariants de l’œuvre. Enfin, et cela paraît logique, tout comme les strates picturales jouent entre elles, les œuvres d’Yves Picquet se pensent en archipels.Symptomatiquement, l’artiste travaille en cycles et en circulations : une série en engendre une autre, s’y glisse pour mieux s’y métamorphoser.

Quoi peindre

Comme Christopher Wool lorsqu’il déclare « Je suis plus intéressé par la question de savoir comment peindre, plutôt que quoi peindre. », Yves Picquet semble davantage préoccupé de matière et de geste que de références extérieures. L’artiste défend une forme de neutralité, la réduction du travail à ce qu’il est concrètement, quand la peinture se prend elle-même pour objet. Les peintres de Support(s)/Surface(s) adoptent des positions proches, et le travail d’Yves Picquet entre parfois en résonance évidente avec celui de Simon Hantaï1 : plier, déplier, froisser, traquer à égalité la respiration et la prolifération.

Comme lui, Yves Picquet prend le risque du hasard et de l’accident, comme lui il cherche à essentialiser sa palette. Pour parvenir à l’épure, il emprunte des chemins complexes : il use d’une peinture peu adaptée (l’encre aqueuse de la sérigraphie), et se fixe des protocoles infinis comme pour mieux se déprendre, accéder à un relatif automatisme, adopter cette espèce particulière de concentration et cette posture passive, qui, comme le savent tant de peintres depuis Dada et les Surréalistes, sont favorables à l’apparition de formes inattendues.

Exposer la peinture

À proprement parler, Yves Picquet ne crée pas in situ, mais il demeure toujours attentif à faire dialoguer l’œuvre et l’espace d’exposition. Modules courant du sol au plafond à la Chapelle de Loc-Mazé, Tondos au carré épousant le piètement d’une cheminée ou disposés au sol à l’Ilôt d'art, habillage de toiles libres all over pour Hors traces à la Chapelle Sainte Barbe : l’artiste prend la liberté de jouer avec les règles et les formats, et invente des dispositifs en rapport à la peinture elle-même, désacralisée, et surtout signifiante dans le lien qu’elle tisse à l’espace et au spectateur. Chez lui, la peinture s’étire souvent à la dimension d’un objet, et rejoint l’épopée des shaped canevas initiée par Frank Stella. Seul ou en assemblage, le module permet les jeux de forme et contreforme, le montage en longue structure totémique (Traversée), ou les installations sculpturales (Ar bili). À l’échelle de trente années de pratique, l’artiste marque un penchant certain pour le décloisonnement, le hors-cadre, le hors-champ.

Extrait du texte d'Eva Prouteau, 2015