Infinitif / Repriser le temps
L’Infinitif, c’est le temps non conjugué. Et Repriser le temps, car la reprise n’est pas la répétition, elle mène toujours l’ouvrage au-delà de ce qu’il était.
Mon premier geste est celui du regard. Un temps d’avant la photographie, celui de l’infini.
Regarder, choisir, et donc retenir. Ou distinguer, une photographie parmi des milliers, un lieu ou un instant du monde. Puis à nouveau laisser flotter l’image au regard d’une ou plusieurs autres et rendre au présent des temps et des lieux distants. Dans l’espoir qu’à l’instant le murmure de ces « photolalies » nous prenne, nous déprenne, nous reprenne.
L’exposition met en regard et en conversation des photographies de la série {Intérieur} de Arièle Bonzon, vues de lieux, suspendus dans un temps in(dé)fini, vides de présence mais remplis d’absence, parcourus de signes qui renvoient au passage de vies inconnues avec des photographies choisies par elle dans le fonds du musée Nicéphore Niépce, uniques ou ensembles constitués de portraits d’inconnus, d’anonymes comme on les nomme en photographie, images silencieuses elles aussi.
Le désir de convoquer des rencontres entre lieux et temps séparés et d’être à l’écoute de ce qu’elles ont à nous raconter prend sa source dans l’enfance de l’artiste. Des liens, parfois obscurs et sourds, se nouent entre les photographies. Et c’est ainsi (en secret) que se créent (entre elles et nous) le récit qu’elles charrient, des « boules de temps ». Elles pourraient être comme ces « boules à neige », une fois saisies, il suffirait de les retourner puis de les reposer, afin que mots et silences chargés de souvenirs se mettent à tourbillonner, à danser devant nos yeux et dans nos mémoires.
Expériences primitives de ressouvenir qui tente de poursuivre le temps lui-même dans ses derniers retranchements.
Cette exposition nous met à l’épreuve de temps particuliers, comme on le pratique en photographie, à l’instant de la saisie ou au moment de l’apparition de l’image, de nous mettre autant face au réel représenté par l’image qu’au réel de la photographie, en tant qu’objet qui simule le réel représenté, et de permettre à ceux qui voudront bien se prêter au jeu de plonger dans ces miroirs tendus au passage du temps.
On pourrait aussi parler d’« attrape-temps » pour désigner ces instants photographiques, car le temps est facétieux et il se joue de nous ! Bien décidée à le laisser jouer, l’artiste choisit d’improviser avec lui sur des partitions pour différents instruments.
— Arièle Bonzon et Sylvain Besson