Écho Habiter

par Simone Lagrand
mai 2026
Perfance de Guy Gabon, Festival d'art de l'Estran, 2025 © Yohan Briere

Sillage

La terre ne se réclame pas. Ne se prend pas.

Si c’est l’avoir pour l’avoir qui t’intéresse, alors passe ton chemin.

Si tu veux la célébrer, reste, assieds-toi. Le ti-banc t’attend, le dité est chaud, le temps

prend son aise.

Allons parler. Veux-tu ?

Par où commencer ? Le début est-il le début ?

Par où sommes-nous passé·es ?

Pour contempler la terre, nous avons parcouru des temps infinis.

Nous avons marché des traces méconnues.

Chemins-chiens de magie. Arpentages de nuit.

Et nous nous sommes trouvé·es.

Là.

Un point qui se déplace de carrefours en croisées.

Nous sommes en mouvement tu sais. Guyane, France, Guadeloupe, Réunion.

Nous naviguons. Déplaçons les mots pour retourner à nous

Pas d’agitation. Du mouvement. Mouvement de mémoires, mouvement de terres,

mouvement de parole.

Oublie le cycle qui va jusqu’à, et déplisse tes yeux pour voir le cercle et ses sillons.

Dans une spirale nous recyclons nos temps.

Ensemble. En réunion. En complocité. Sentir la terre. Sertir la terre. Servir la terre.

Pas une terre réclamée. Une terre déclamée.


Et nous, parmi cette terre : un point qui se déplace de carrefours en croisées.

Au mitan de ce point, on va et on vient. De l’extérieur vers l’intérieur. De l’intérieur vers

l’extérieur. Jusqu’à brouiller les contours. Jusqu’à souligner les traits.

Alors, humaine ou non humaine

Système ou hors système

Mouvement, autre mouvement

L’eau monte, l’eau descend

Nous voilà. Réseau. Rhizomes. Liaisons.

Traversant des ponts, fabriquant des routes, vivant sur des passerelles.

Regarde nos paysages te regarder

Les habiter n’est pas une priorité. Les posséder n’est pas une obligation, tu sais ?

La terre ne se réclame pas, les rivières ne s’effacent pas

Regarde les paysages t’abriter. Ils te libèrent du connu, mais n’oublie pas

Regarde les feuilles bouger. Tu bouges aussi tu vois.

Habite la frontière pour voir. Peut-être qu’elle finira par désapparaître ? Peut-être que

ce n’est pas celle que tu vois qui trace la ligne

Ici, nous sommes. Notre mouvement va et vient. De l’extérieur vers l’intérieur. De

l’intérieur vers l’extérieur. Jusqu’à brouiller les contours. Jusqu’à souligner les traits.

Alors,

Rencontrer d’autres rivières

Parler,

De sillage, de rivage,


Envoyer des graines comme d’autres lancent des idées

Maçonner comme d’autres moissonnent

Ou était-ce l’inverse ?

C’est quoi être un artiste ?

C’est quoi être ?

Au monde, à l’écho, au temps, au cycle ?

C’est peut-être avoir un pied dans le réel et l’autre dans la rupture ?

C’est peut-être partir ? Prendre de la distance. Déshabiter la frontière,

Sentir le sol sans vouloir l’acheter

Saisir la terre et accepter de la lâcher

Dans un bois, ou dans une ferme

La terre ne se réclame pas

Elle s’observe, se laisse tranquille

Tu sais, on achète un terrain, mais on n’achète pas la terre

On lui rend

Pour réparer, pour remercier

On la tisse

La terre-même est un lien, une vie désagitée.

Sans mots.

Et nous cueillons ses silences pour en faire des spirales

Genre d’herbes mal aimées, bonnes à infuser dans une théière venue de loin, en

passant par tout près. On ne sait jamais vraiment d’où viennent les objets.


Le Très-Monde n’a que l’ailleurs à la bouche. Ailleurs-partout. Ailleurs-ici. Ailleurs-île.

Ailleurs-continent. Ailleurs-dedans. Ailleurs-hors. Ailleurs, loin. Au-delà de la mer.

Et l’artiste, un guide ? Montre. Fait voir. Quitte un point et y revient.

Guider c’est une sorte de collaboration, un genre de passation.

Et si l’artiste est un guide. Alors l'œuvre, un lieu ? une rencontre ?

Une relation

avec le lieu

le vivant

les mémoires

Sans s’arrêter. Sans collecter. Laisser sur place ce qu’on a trouvé.

L'œuvre n’est pas dérangée par le désordre et les décantations. L’œuvre avance au

milieu de tout, comme la langue au milieu de la parole.

C’est si facile d’oublier la terre pour vouloir Extraire. Exploiter. Dominer.

C’est si facile d’oublier la terre.

C’est si simple de parler d’écologie. Une suite de mots en catalogue. Cosmétique de

l’étouffement, esthétique de l’effondrement. Éco ceci, éco cela. Lieu, village, quartier,

habitat groupé, affaires participatives, coopération.

Pour faire corps opérant, on fait comment ?

Comment on tisse ? Comment on crée ? Comment on pense ? Comment on habite ?

Est-ce qu’on ré-habite ?

En Guyane, en Guadeloupe, en Martinique, en Bretagne, sur L’Île-Saint-Denis, c’est

pareil ?


Si loin, si proches.

Alors nous avons écrit ce compromis.

Nous qui habitons le geste comme nous pouvons.

Nous qui transmettons des territoires pour nous perdre et nous retrouver.

Nos récits sont mouvements. Aussi.

Nous voulons les abriter plus que les habiter.

Ce n’est pas une affaire de territoire.

C’est une affaire d’espaces-fragments marginaux et beaux.

Occuper la terre, se servir de la terre. Ce n’est pas pour nous

Tu sais, habiter c’est entrer en relation sensible et située.

Le lieu, ses êtres, ses poèmes, nous parlent.

Et nous, nous écoutons, nous entendons, pour déclamer la terre.

Elle ne se prend pas tu vois. Ne se réclame pas.

Si c’est l’avoir pour l’avoir qui t’intéresse, alors passe ton chemin.

Si tu veux la célébrer, reste, assieds-toi.

Le ti-banc t’attend,

le dité est chaud,

le temps prend son aise.

Nos sillages sont sur l’eau, dans l’air, et dans la chair

Pas besoin de bateaux pour assurer le pain, soigner la dignité.

Pour habiter la terre, il faut nous habiter nous-mêmes.

Défaire les affaires, déferrer les malaises


Pour contempler la terre, nous avons parcouru des temps infinis

Ils ne se comptent pas en années, les tempêtes n’ont que faire des mesures

Et nous les traversons, de toits de tuiles, tôles ou carbets.

L’eau ne cessera jamais de monter, ni la terre de compter

L’humain a le choix, détruire ou créer

Toi-même tu sais quelle voie nous avons prise, quelle voix nous prenons

Pour voir, nous voyons

Tu sais, on achète un terrain, mais on n’achète pas la terre

On la tisse

Pour réparer, pour remercier

On lui rend

La terre-même est un lien, une vie désagitée.

En complément

Ce texte a été produit dans le cadre du projet Sillages, commande du Réseau documents d'artistes, 2026.

Biographie de l'auteur·e

Simone Lagrand est poétesse-pawolèz et artiste indisciplinaire. Partagée entre la Martinique et la Seine-Saint-Denis, elle développe depuis près de vingt ans une pratique fondée sur l’écriture, la parole, le son et ce qu’elle appelle en créole la "manifestasion", explorant les questions de langue, mémoire, plaisir, solitude filiale en contexte postcolonial.