Écho Habiter
Sillage
La terre ne se réclame pas. Ne se prend pas.
Si c’est l’avoir pour l’avoir qui t’intéresse, alors passe ton chemin.
Si tu veux la célébrer, reste, assieds-toi. Le ti-banc t’attend, le dité est chaud, le temps
prend son aise.
Allons parler. Veux-tu ?
Par où commencer ? Le début est-il le début ?
Par où sommes-nous passé·es ?
Pour contempler la terre, nous avons parcouru des temps infinis.
Nous avons marché des traces méconnues.
Chemins-chiens de magie. Arpentages de nuit.
Et nous nous sommes trouvé·es.
Là.
Un point qui se déplace de carrefours en croisées.
Nous sommes en mouvement tu sais. Guyane, France, Guadeloupe, Réunion.
Nous naviguons. Déplaçons les mots pour retourner à nous
Pas d’agitation. Du mouvement. Mouvement de mémoires, mouvement de terres,
mouvement de parole.
Oublie le cycle qui va jusqu’à, et déplisse tes yeux pour voir le cercle et ses sillons.
Dans une spirale nous recyclons nos temps.
Ensemble. En réunion. En complocité. Sentir la terre. Sertir la terre. Servir la terre.
Pas une terre réclamée. Une terre déclamée.
Et nous, parmi cette terre : un point qui se déplace de carrefours en croisées.
Au mitan de ce point, on va et on vient. De l’extérieur vers l’intérieur. De l’intérieur vers
l’extérieur. Jusqu’à brouiller les contours. Jusqu’à souligner les traits.
Alors, humaine ou non humaine
Système ou hors système
Mouvement, autre mouvement
L’eau monte, l’eau descend
Nous voilà. Réseau. Rhizomes. Liaisons.
Traversant des ponts, fabriquant des routes, vivant sur des passerelles.
Regarde nos paysages te regarder
Les habiter n’est pas une priorité. Les posséder n’est pas une obligation, tu sais ?
La terre ne se réclame pas, les rivières ne s’effacent pas
Regarde les paysages t’abriter. Ils te libèrent du connu, mais n’oublie pas
Regarde les feuilles bouger. Tu bouges aussi tu vois.
Habite la frontière pour voir. Peut-être qu’elle finira par désapparaître ? Peut-être que
ce n’est pas celle que tu vois qui trace la ligne
Ici, nous sommes. Notre mouvement va et vient. De l’extérieur vers l’intérieur. De
l’intérieur vers l’extérieur. Jusqu’à brouiller les contours. Jusqu’à souligner les traits.
Alors,
Rencontrer d’autres rivières
Parler,
De sillage, de rivage,
Envoyer des graines comme d’autres lancent des idées
Maçonner comme d’autres moissonnent
Ou était-ce l’inverse ?
C’est quoi être un artiste ?
C’est quoi être ?
Au monde, à l’écho, au temps, au cycle ?
C’est peut-être avoir un pied dans le réel et l’autre dans la rupture ?
C’est peut-être partir ? Prendre de la distance. Déshabiter la frontière,
Sentir le sol sans vouloir l’acheter
Saisir la terre et accepter de la lâcher
Dans un bois, ou dans une ferme
La terre ne se réclame pas
Elle s’observe, se laisse tranquille
Tu sais, on achète un terrain, mais on n’achète pas la terre
On lui rend
Pour réparer, pour remercier
On la tisse
La terre-même est un lien, une vie désagitée.
Sans mots.
Et nous cueillons ses silences pour en faire des spirales
Genre d’herbes mal aimées, bonnes à infuser dans une théière venue de loin, en
passant par tout près. On ne sait jamais vraiment d’où viennent les objets.
Le Très-Monde n’a que l’ailleurs à la bouche. Ailleurs-partout. Ailleurs-ici. Ailleurs-île.
Ailleurs-continent. Ailleurs-dedans. Ailleurs-hors. Ailleurs, loin. Au-delà de la mer.
Et l’artiste, un guide ? Montre. Fait voir. Quitte un point et y revient.
Guider c’est une sorte de collaboration, un genre de passation.
Et si l’artiste est un guide. Alors l'œuvre, un lieu ? une rencontre ?
Une relation
avec le lieu
le vivant
les mémoires
Sans s’arrêter. Sans collecter. Laisser sur place ce qu’on a trouvé.
L'œuvre n’est pas dérangée par le désordre et les décantations. L’œuvre avance au
milieu de tout, comme la langue au milieu de la parole.
C’est si facile d’oublier la terre pour vouloir Extraire. Exploiter. Dominer.
C’est si facile d’oublier la terre.
C’est si simple de parler d’écologie. Une suite de mots en catalogue. Cosmétique de
l’étouffement, esthétique de l’effondrement. Éco ceci, éco cela. Lieu, village, quartier,
habitat groupé, affaires participatives, coopération.
Pour faire corps opérant, on fait comment ?
Comment on tisse ? Comment on crée ? Comment on pense ? Comment on habite ?
Est-ce qu’on ré-habite ?
En Guyane, en Guadeloupe, en Martinique, en Bretagne, sur L’Île-Saint-Denis, c’est
pareil ?
Si loin, si proches.
Alors nous avons écrit ce compromis.
Nous qui habitons le geste comme nous pouvons.
Nous qui transmettons des territoires pour nous perdre et nous retrouver.
Nos récits sont mouvements. Aussi.
Nous voulons les abriter plus que les habiter.
Ce n’est pas une affaire de territoire.
C’est une affaire d’espaces-fragments marginaux et beaux.
Occuper la terre, se servir de la terre. Ce n’est pas pour nous
Tu sais, habiter c’est entrer en relation sensible et située.
Le lieu, ses êtres, ses poèmes, nous parlent.
Et nous, nous écoutons, nous entendons, pour déclamer la terre.
Elle ne se prend pas tu vois. Ne se réclame pas.
Si c’est l’avoir pour l’avoir qui t’intéresse, alors passe ton chemin.
Si tu veux la célébrer, reste, assieds-toi.
Le ti-banc t’attend,
le dité est chaud,
le temps prend son aise.
Nos sillages sont sur l’eau, dans l’air, et dans la chair
Pas besoin de bateaux pour assurer le pain, soigner la dignité.
Pour habiter la terre, il faut nous habiter nous-mêmes.
Défaire les affaires, déferrer les malaises
Pour contempler la terre, nous avons parcouru des temps infinis
Ils ne se comptent pas en années, les tempêtes n’ont que faire des mesures
Et nous les traversons, de toits de tuiles, tôles ou carbets.
L’eau ne cessera jamais de monter, ni la terre de compter
L’humain a le choix, détruire ou créer
Toi-même tu sais quelle voie nous avons prise, quelle voix nous prenons
Pour voir, nous voyons
Tu sais, on achète un terrain, mais on n’achète pas la terre
On la tisse
Pour réparer, pour remercier
On lui rend
La terre-même est un lien, une vie désagitée.