chrysalis
Avec chrysalis, le BPS22 Musée d'art de la Province de Hainaut inaugure un nouveau rendez-vous estival consacré aux collections. Chaque été, une sélection d'œuvres quitte l'ombre des réserves pour rejoindre la lumière du musée, offrant un regard renouvelé et singulier sur un patrimoine en constante relecture. Ce premier volet se concentre sur un moment ténu, instable : celui de la transformation, que désigne le terme chrysalis. Issu du grec, il renvoie à la chrysalide, cet état de latence où la matière se défait et se prépare à renaître autrement. Le parcours rassemble des pratiques allant de l'installation et la sculpture à la photographie et la vidéo, intégrant également la peinture, la gravure, le dessin, l'affiche et la tapisserie. Il réunit en majorité des artistes des générations actuelles, dont les démarches se construisent dans un monde traversé par l'instabilité, les mutations rapides et la fragilisation des cadres de référence.
Présentées pour la plupart pour la première fois, les œuvres sélectionnées rendent sensible un temps suspendu, vacillant entre ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore. Elles renvoient à cet instant de bascule, lorsque les contours s'amorcent sans se révéler pleinement. La métamorphose, loin de se limiter à l'échelle des formes ou des états intérieurs, traverse donc les cadres collectifs qui régissent nos manières de vivre, de produire et de penser le monde. chrysalis désigne alors un moment de fragilisation, de fracture des ordres politiques, économiques et idéologiques. D'emblée, l'exposition aborde les frontières visibles ou symboliques, les dispositifs de contrôle, les architectures du pouvoir, les récits dominants ou les promesses de progrès, se manifestant comme des constructions à la fois solidement établies et profondément fissurées.
Des artistes tels que Allan Sekula, Domènec, Emilio López-Menchero, les Guerrilla Girls ou Olivia Hernaïz interrogent les logiques d'organisation du monde : invisibilisation structurelle du travail dans le capitalisme mondialisé, effondrement des idéaux modernistes, réactivation d'un poste frontière, dénonciation des inégalités de genre ou mise en scène ironique des fictions néolibérales. Leurs œuvres dessinent les mécanismes qui déterminent les existences individuelles et collectives, dévoilant les zones de tension, d'exclusion ou d'aliénation produites par ces systèmes.
Plus loin, l'attention se déplace vers les territoires et les paysages, naturels ou construits, affectés par l'histoire. Les œuvres donnent à voir les vestiges industriels, les architectures désertées, les milieux altérés ou la présence de nature résiliente qui composent des espaces en attente, chargés de mémoire. À travers les paysages abandonnés filmés par François Martig, les images de Felten-Massinger élaborées dans la durée, les fragments de pierre bleue façonnés par Maxime Van Roy ou les serres délabrées photographiées par Olivier Cornil, le temps agit comme une force lente. Il inscrit dans les lieux et les matières les traces du travail, de l'exploitation et du retrait, laissant émerger des expressions fragiles de survivance, entre mémoire humaine, persistance du vivant et résistance des matériaux.
La transformation s'incarne ensuite dans des gestes, des rencontres, des processus partagés. Des situations concrètes se déploient, fondées sur l'immersion, l'écoute et la négociation, où la relation devient l'endroit même du déplacement. Les photographies de Véronique Vercheval rendent visibles des instants de vie ordinaire au cœur des conflits, où le simple fait de tenir, de regarder, de continuer constitue un acte en soi. Le duo Brognon Rollin intervient sur une situation existante en redessinant les lignes d'un terrain de jeu partagé, convertissant un espace contraint en lieu d'expérimentation collective. Ici, rien de spectaculaire ni de définitif : la métamorphose s'opère dans l'ajustement, dans la tentative d'un accord ou d'une parole réinventée.
Peu à peu, le parcours se resserre autour du corps et de la vie intérieure. Les artistes y explorent des états psychiques instables, des tensions intimes et des récits morcelés, où se rejouent des questions de désir, de domination, de vulnérabilité ou de transmission. Le corps se dessine comme une surface sensible, traversée par des injonctions sociales, culturelles ou symboliques, mais aussi capable de résistance et de réappropriation. Les chambres mentales de Bénédicte Henderick, les relectures écoféministes de figures et de mythes religieux développées par Barbara Salomé Felgenhauer, les hybridations de Hamra Abbas, le paysage onirique de Sanam Khatibi, récemment tissé par les lissières et lissiers du CRÉCIT, ou ceux de Marie Zolamian sondent la manière dont l'intime se réinvente au contact de normes, de mythes et de récits collectifs.
Le changement est enfin abordé au contact de la matière, des formes et des conditions mêmes de l'expérience. Les pièces ici rassemblées se construisent dans le temps, par strates, accumulations, retraits ou effacements, faisant affleurer leur processus de formation. Des artistes comme Edith Dekyndt, VOID ou Lauriane Belin déplacent la perception, questionnent le langage ou rendent visibles des phénomènes presque imperceptibles. Rien ne s'y livre d'emblée : le sens se révèle lentement, au fil des rythmes, des silences, des variations.
Ainsi, chrysalis propose une traversée pensée comme un champ de relations, où les œuvres entrent en dialogue, s'éclairent mutuellement et produisent des effets réciproques. Il s'agit alors, pour chacune et chacun, de créer ses propres liens, d'habiter ces zones de passage et d'éprouver la complexité d'un présent en perpétuelle reconfiguration. Sans céder au désespoir, l'exposition dévoile des états de mutation – parfois tendus, parfois précaires, parfois conflictuels. Elle laisse apparaître la possibilité d'un déplacement du regard, d'une attention qui se maintient. Dans un monde marqué par les césures et les déséquilibres, cet entre-deux devient un espace de pensée et de perception, où quelque chose, déjà, est en mouvement.
Artistes : Hamra Abbas, Nathalie Amand, Élodie Antoine, Benoit Bastin, Priscilla Beccari, Lauriane Belin, Jack Beng-Thi, Lisa Brice, Brognon Rollin, Olivier Cornil, Marie-Line Debliquy, Gérald Dederen, Edith Dekyndt, Damien Deroubaix, Isabelle Detournay, Domènec, Lionel Estève, Barbara Salomé Felgenhauer, Felten-Massinger, Guerrilla Girls, Rémy Hans, Bénédicte Henderick, Olivia Hernaïz, Gudny Rosa Ingimarsdottir, Sanam Khatibi, Emilio López-Menchero, François Martig, Xavier Mary, Sylvie Pichrist, Stéphanie Roland, Savage, Allan Sekula, Valfret (Cyprien Mathieu), Maxime Van Roy, Stephan Vee, Véronique Vercheval, Banks Violette, VOID et Marie Zolamian.
Commissaire : Nadège Metzler.