Île/Mer/Froid

par Joël Riff
Documents d'artistes Occitanie
March 2026

Île/Mer/Froid se sculpte. La conjugaison s'effectue au singulier, par voix pronominale. Une identité se précise par ce qui se fabrique. À observer, c'est flagrant. L'un commence un geste que l'autre poursuit. La substance circule entre les quatre mains d'une même entité. Des objets se déplacent selon la chorégraphie fluide de mouvements coordonnés par l'intuition, tour à tour. Et définitivement, ça se dresse. La fibre, la terre, la toile sont transformées vers le haut. C'est un seul corps, monstre, surhumain car plus qu'individuel, qui réussit à cuisiner et modeler à la fois. Une unité s'impose sans contradiction face au pluriel. Ce n'est pas si clair, et ce n'est pas si grave. Si on brouille les pistes, ce n'est pas pour devoir les expliquer. Se baptiser d'un tel nom invite à ne rien élucider. La complémentarité rayonne grâce aux énergies différentes. On grandit par porosité, au contact de gens et de lieux, dans un appétit du matériau. Cela fait plus d'une décennie que ça existe ainsi. Ils sont deux à s'être croisés aux Beaux-Arts de Toulouse. Ils étaient plus, et sont toujours un. 

Île/Mer/Froid est aujourd'hui basé à Salmiech. Étymologiquement, les légendes nous placeraient à mi-chemin d'une Route du sel, voire au milieu de la terre, en plein Ruthénois. Ce n'est pas le plus bel endroit d'Aveyron, mais les champs sont très riches. On élève des brebis. Il y a plein de lacs hydroélectriques avec des plages pour se baigner. Il y a des espèces de bocages, des statues-menhirs, mais pas de grottes. C'est le Rouergue, après ça passe au Quercy. Il y a aussi des maquignons, des ruches, du raisin, des loirs, du gaillet gratteron, de la ronce, des rapaces, des parpaings, de l'amiante, du soleil, du vent froid, des chats sauvages, du quartz, le plus gros cep du monde, des moustiques, des mouches, des capricornes, des couleuvres, des grenouilles, un puits qui est toujours plein, une mare sans canards, un boulanger au levain, un peu de famille, l'épicerie Chez Marie, du très bon cantal, plein d'écrevisses, et pas trop de champignons. Il n'y a pas trop de confort. Il n'y pas trop de limites non plus.

Île/Mer/Froid a installé son atelier là. On se balade jamais. On travaille. Dans la sciure, parmi les troncs à l'infini, il est difficile de trouver ce qu'il n'y a pas. C'est donc dans une ferme abandonnée transformée en partie en scierie, qu'il y a suffisamment d'espace et de ressources pour décider d'y rester. Ce qu'on appelle La Moulinerie était encore en friche, un tas d'ordures, avec des arbres qui poussaient partout. Ce n'était pas le rêve de la paysannerie. Il a fallu déblayer l'étable encore dans son jus. Dans la salle d'à côté, il n'y avait pas de toit. Plus loin, il y avait une grosse fosse, c'était la salle de traite. On a écroulé le mur. Au sein de l'exploitation où l'on cohabite, il est possible d'utiliser une dégauchisseuse, une mortaiseuse, une toupie, une scie sur rail ou une grue, surtout pour débiter du pin douglas même s'il y a partout autour du chêne, du châtaignier, du tilleul et du bouleau. C'est pratique, parfois, quand entre deux projets on y passe. On est un peu en autarcie, au bout de la route. Ça s'arrête. Ce n'est n'est pas une impasse, mais une destination. 

Île/Mer/Froid s'est sédentarisé pour mieux s'encombrer. C'est la faute à un tour Bourgeois, ce lourd équipement électrique pour tourner des pots, qui a été offert. Progressivement, c'est toute une poterie qui s'est déployée, avec une machinerie empruntée à d'autres métiers, comme un pétrin de boulanger et un concasseur de grain qui servent très bien pour malaxer la boue et broyer la glaise crue. C'est à La Borne dans une toute autre région bien identifiée pour son grès bronzé, que le goût de la terre cuite à sourdu. Depuis plus de cinq ans, on s'émancipe doucement de son adoption berrichonne. Il n'y avait pas d'argile. Maintenant, il y en a. Un fournisseur partenaire en a récemment fait livrer quinze tonnes, comme ça, en montagne. Tout contribue à affirmer un havre, cette aire de confiance où tout est possible. On se sent bien. Et les chambres sont à l'étage. Comme tout foyer, dans le mille, on est pas ailleurs, on est pas périphérique, on est pas loin. Ici on est ni chez l'un, ni chez l'autre, mais chez soi.

Île/Mer/Froid est au cœur. Son feu sert à cuire les céramiques, à teindre les textiles, à chauffer les aliments. Ça braise, ça bout, ça mijote. Ce sont les branches de sureau des alentours que l'on évide pour souffler dedans afin d'exciter le four. Sans véritable savoir-faire ni aliénation du traditionnel, les amis développent un intérêt simple pour la matière, travaillée selon les rencontres. Ce sont les personnes et les localités qui les nourrissent, vivantes. Ils utilisent sans maîtriser. Et comme on n'est pas virtuose, on ne fait jamais deux fois le même objet. Il s'agit de naviguer entre héritage et liberté, de récupérer autant que d'inventer. Ça façonne. Ça fascine. L'habileté des autres devient son propre matériel, avec pudeur. Et voilà comment on finit par faire des sculptures qui ne ressemblent pas à des aquarelles. À plusieurs, rien n'appartient à personne. Dans la pratique, pas de propriété. Il n'y a aucune paternité à revendiquer, si ce n'est celle d'un commun. Ensemble, ils sont lui et eux.

Author's biography

Joël Riff est commissaire d’exposition. À Moly-Sabata dont il rejoint l’équipe en 2014, il initie plusieurs projets par an et invite des artistes en résidence de production au bord du Rhône. La Fondation d’entreprise Hermès le nomme commissaire de La Verrière à Bruxelles, où il développe un programme de solos augmentés à partir de 2023. Il est membre de la commission d’acquisition du Centre national des arts plastiques de 2022 à 2024 en Arts décoratifs, design et métiers d’art. Il contribue à la Revue de la Céramique et du Verre depuis 2017, s'implique au sein d'écoles d'art et de design, et répond régulièrement à des commandes de textes auprès d’artistes, de galeries et d’institutions.

Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff
Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff
Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff
Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff
Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff
Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff
Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff
Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff
Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff
Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff
Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff
Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff
Visite d'atelier, 2025 © Archives Joël Riff